La traversée adolescente : en passer par l’acte. L’accompagnement socio-éducatif d’adolescents déscolarisés.

LE MALÉFAN CAMILLE

A.F.P.E., site de Bruz.

Mémoire en vue de l’obtention du Diplôme d’État d’éducateur spécialisé

Directeur de mémoire : Jean-Philippe GUIHARD

Juin 2010

Mis en ligne le mardi 24 août 2010 à 15h30, par Jean-Philippe Guihard

Introduction :

Au cours de ces trois années de formation, mes questionnements quant à la place que je tenais en tant qu’éducatrice spécialisée auprès des personnes accompagnées sont venus interroger ma pratique de façon récurrente. De l’éthique de mon intervention à la notion de transfert, la question d’être là dans l’accompagnement pour pouvoir ne plus être là a été très présente durant mon parcours. Aussi toute la dimension paradoxale du travail de l’éducateur spécialisé a progressivement été un guide dans ma pratique, me remettant sans cesse au travail dans le fait de chercher, d’analyser, d’essayer, d’inventer, et finalement, d’accompagner.

Lorsque je suis arrivée en stage à responsabilité à l’Aparté, structure d’accueil de jour pour des adolescents déscolarisés dont ce mémoire fait l’objet, toute la question adolescente était un domaine dans lequel je voulais particulièrement forger ma pratique. Interrogative devant le caractère extrême des attitudes adolescentes, je restais néanmoins intéressée par la capacité de ces jeunes à porter un regard critique sur le monde qui les entoure, et de s’y réaliser de façon singulière.

L’adolescence reste quelque part énigmatique, empreinte de forces créatrices autant que destructrices. C’est une période qui semble demeurer, à travers les époques, sujet à de nombreuses recherches, à des interrogations toujours renouvelées. Comme tous les publics que l’on accompagne, l’adolescence et la façon de la considérer sont également étroitement liées à un contexte sociétal. En tant qu’acteur du social, interroger cette place m’apparaît fondamental.

Au VIIIe siècle avant J.C., HESIODE annonçait : « Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain. Parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible… Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin » .

En 1960, Pierre DACO, psychologue et psychanalyste, dans son chapitre consacré à l’adolescence disait : « L’adolescence est une sorte de prisme qui déforme considérablement la réalité », avant de s’attarder sur les comportements problématiques : « La délinquance juvénile est véritablement un problème à l’ordre du jour. […] La plupart […] sont des déséquilibrés de l’esprit », pour finir dans sa conclusion : « Les revers de la médaille (tels que les délinquants juvéniles) ne doivent nullement entamer la très belle idée qu’on peut se faire de la jeunesse » .

Quelle place sociétale donne-t-on aux adolescents d’aujourd’hui ? Quels sont ces jeunes pour qui l’acte apparait si fréquemment comme salvateur ? Quelle liberté d’expression leur laisse-t-on ?

En même temps que ces questions se posaient dans ma réflexion, ces jeunes, je les rencontrais en vrai. Les questions de la violence, de la sexualisation, de la limite, venaient interroger ma pratique en même temps que celles de la création, de la vitalité et de l’inventivité s’y joignaient. Ces adolescents qui traversent un passage d’entre-deux mondes et pour qui toute la dimension de l’espace et du corps est complètement chamboulée m’ont d’abord amenée à me pencher sur l’idée que dans la sphère éducative, ce corps et cet espace étaient marqués du passage qu’ils étaient en train de vivre.

Progressivement, c’est toute la question de la rupture qui est venue m’interroger. Rupture dans leur parcours, rupture de la relation, rupture dans les actes. Tout le caractère expansif de leurs attitudes, balancées entre attractions et rejets, venait alors faire écho à mon propre questionnement professionnel. Dans ces deux paradoxes, de quoi était donc faite la relation éducative ?

Devant cette question, c’est de toute la dimension corporelle que s’est imprégnée ma réflexion. Quelle place le corporel avait-il dans la relation éducative ? La multitude des signes que les adolescents envoyaient avec leur corps, l’ambivalence de l’attachement et du détachement, la façon dont eux-mêmes agissaient sur leur propre corps sont autant d’éléments qui cheminaient dans mon questionnement sans parvenir à former un axe de recherche concret.

Pour éclairer cette réflexion qui peinait à se formaliser, je prends le temps de reconsidérer le contexte dans lequel je me situe. Interroger les missions du service dans lequel je travaille, repenser les fonctions qui me sont attribuées, le problème prend alors d’autres directions.

La rupture, celle mise en actes par les jeunes et celle créée par les adultes les entourant m’apparaît alors comme un élément à comprendre afin d’en faire un outil dans l’accompagnement. Le terme de rupture est finalement très vaste, et il me faut trouver une désignation plus précise et plus concrète.

Aussi, le cheminement du travail présenté ici suivra la question première du passage à l’acte. Ce phénomène, que je ne connais que peu, s’apparente pour moi au suicide, aux scarifications ou encore au crime. Je redoute de l’utiliser, étant moi-même gênée par les stéréotypes que j’y associe.

Puis, peu à peu, je décrypte des scènes du quotidien partagé avec les adolescents. Le passage à l’acte s’avère avant tout être une mise en acte soudaine à défaut de pouvoir mettre en mots, il m’apparaît alors une toute autre dimension derrière ce terme.

Alors progressivement j’y rattache l’irruption de la puberté, puis la construction adolescente et le paradoxe qu’elle revêt. Questionnée par le processus répété d’alliance et de dé-alliance dans la relation éducative, je m’attarde sur la dynamique de crise. Revenant ainsi à mon idée de rupture comme étant nécessaire à la reconstruction, la pensée de l’utilisation du passage à l’acte comme rituel amplifie alors mon questionnement.

Qu’est-ce que ces adolescents viennent nous dire à travers ces actes ? Quelle place y jouons-nous ? La considération de leur place sociétale vient refaire surface dans mon questionnement, et celle de ma place d’éducatrice spécialisée face à cet objet qui m’interroge tant s’éclaircit alors. D’un trou de parole à la place du corporel dans le langage, le passage à l’acte prend pour moi un sens tout à fait différent de mes premiers a priori.

La problématique posée de l’accompagnement éducatif ayant laissé la place à des orientations d’analyse, la construction d’un projet est alors réalisable. Là, la dimension du cadre dans ce qu’il offre de sécurité et de repères arrive comme un premier temps fondamental, permettant l’accès progressif à la dimension de la confiance dans l’accompagnement socio-éducatif. La question de l’expression, qui était très présente dans mes interrogations de travailleuse sociale, finalise alors la troisième dimension de ce projet.

Si « vivre, c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer […], agir puis s’arrêter […], et toujours ce sont de nouveaux seuils à franchir » , l’adolescence en est un. Ces adolescents circulent ainsi dans une sorte de no man’s land, mais doivent pourtant éprouver, s’identifier, se représenter pour se créer et fonder en eux un noyau solide leur permettant de se construire.

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